Lettre de Safia #21 - On reconnait un arbre à ses fruits
Je pensais que j’allais parler de mon anxiété pendant cet entretien avec l’association Hayat.
Mais très vite… la conversation est revenue vers ma mère.
Au début, je racontais les choses normalement.
Enfin… “normalement” pour moi.
Je parlais des disputes à la maison.
Des remarques.
Des changements d’humeur.
Du fait qu’on ne sait jamais vraiment dans quel état elle sera.
Je racontais ça presque en rigolant parfois.
Comme si c’était banal.
La thérapeute m’écoutait attentivement.
Puis elle m’a demandé :
“Depuis quand vivez-vous ça ?”
Je suis restée silencieuse quelques secondes.
Parce qu’en réalité…
je crois que ça a toujours été comme ça.
Petite déjà, j’avais l’impression de devoir faire attention à tout.
À mes mots.
À mes réactions.
À son humeur.
Parfois elle pouvait être très gentille.
Attentionnée.
Même affectueuse.
Et d’un coup…
tout changeait.
Une remarque blessante.
Une culpabilisation.
Une humiliation déguisée.
Des paroles qui restent dans la tête pendant des jours.
Mais le plus étrange…
c’est qu’après chaque dispute, je finissais toujours par me dire que le problème venait sûrement de moi.
La thérapeute m’a alors demandé :
“Votre mère a-t-elle un visage différent à l’extérieur et à l’intérieur du foyer ?”
J’ai immédiatement répondu :
“Oui.”
À l’extérieur, tout le monde l’adore.
Mes amies la voient comme quelqu’un de généreux.
Doux.
Serviable.
Presque irréprochable.
Et quand j’essaye parfois d’expliquer certaines choses…
elles ont du mal à me croire.
Comme si ce que je vivais à la maison était impossible.
Alors souvent, je finis par me taire.
Puis le frère thérapeute qui était la m’a demandé :
“Votre mère est-elle méfiante envers les gens en général ?”
J’ai réfléchi quelques secondes avant de répondre :
“Oui… tout le temps.”
Elle pense souvent que les gens sont jaloux.
Hypocrites.
Qu’ils veulent lui nuire.
Qu’on lui veut du mal.
Petite, je croyais que c’était normal de vivre comme ça.
Mais aujourd’hui je me rends compte que j’ai grandi dans une ambiance où il fallait toujours se méfier des autres.
La femme thérapeute a ensuite changé légèrement de sujet :
“Avez-vous des frères et sœurs ?”
“Oui, un frère.”
“Et comment va-t-il ?”
La question m’a surprise.
Je lui ai expliqué que mon frère a aussi beaucoup de méfiance envers les gens.
Des idées parfois très paranoïaques.
Toujours l’impression qu’on lui veut du mal ou qu’il faut se protéger.
Puis elle m’a demandé doucement :
“Votre mère fait-elle une différence entre vous deux ?”
J’ai senti un pincement dans la poitrine.
Je crois que c’était une question que j’évitais depuis des années.
J’ai répondu doucement :
“Oui…”
Elle aime son fils.
Ça se voit.
Elle le protège.
Le valorise.
L'excuse beaucoup.
Alors qu’avec moi…
j’ai souvent eu l’impression d’être le problème.
Comme si je devais mériter son affection.
À ce moment-là, j’ai commencé à parler de mon père.
Je disais surtout qu’il était absent.
Distant.
Pas très impliqué.
Comme effacé à la maison.
Il est là sans être là.
Mais la thérapeute m’a interrompue doucement :
“Pensez-vous qu’il soit naturellement distant… ou qu’il ait appris à fuir cette atmosphère familiale ?”
La question m’a déstabilisée.
Je n’y avais jamais pensé comme ça.
Dans ma tête, mon père était juste absent et sans émotions.
Dur parfois.
Mais pour la première fois…
je me suis demandé s’il n’était pas lui aussi épuisé par cette ambiance.
Comme si toute la famille s’était adaptée différemment à quelque chose qui n’allait pas.
Mon frère dans la paranoïa.
Mon père dans la fuite.
Et moi…
Moi dans l’anxiété, le besoin d’être aimée et le doute permanent sur ma propre valeur.
Pendant que la thérapeute continuait de me poser des questions…
je sentais quelque chose bouger à l’intérieur de moi.
Comme si des choses que j’avais normalisées depuis des années commençaient doucement à perdre leur masque.
Et pourtant…
Je continuais encore à défendre ma mère intérieurement.
Parce qu’au fond, une partie de moi refusait encore d’accepter ce que cet entretien était peut-être en train de révéler.
Les thérapeutes l'ont senti et une d'elle m'a dit une phrase tellement réaliste:
"On reconnait un arbre à ses fruits!
Quand les racines sont bonnes ça donne des fruits doux et sucrés,
Mais si les fruits sont amers... c'est que les racines sont pourries de l'intérieur"
J'étais subjugué!
C'est tellement logique.
Mais ce qui a suivi ensuite…
m’a encore plus bouleversée.
— Safia
Pour lire les précédentes lettres c'est ici
__________________________________
FETONS L'AID ENSEMBLE
Réserver dès maintenant votre place
____________________________________________
Association Hayat
Thérapie
0 comments