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Lettre de Safia #29 - Tout ce que je voulais c'est que ma mère m'aime

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Lettre de Safia #29 - Tout ce que je voulais c'est que ma mère m'aime


salam alaykoum

Il y a une question que je ne m'étais jamais vraiment posée.

Pourquoi les paroles de ma mère me font-elles toujours aussi mal ?

Pourquoi, à mon âge, une simple remarque de sa part peut gâcher toute ma journée ?

Pourquoi est-ce que je peux recevoir dix compliments à l'extérieur...

et rentrer chez moi détruite par une seule phrase d'elle ?

Depuis ma thérapie, je crois que j'ai enfin compris.

Tout ce que je voulais, c'était que ma mère m'aime.

Je sais ce que tu vas penser

« Mais toutes les mères aiment leurs enfants. »

Peut-être.

Mais moi...

je voulais le sentir.

Je voulais rentrer à la maison sans avoir à regarder son visage pour savoir si j'allais passer une bonne ou une mauvaise soirée.

En vrai j’avais même pas besoin de la voir, juste passer le seuil de la maison et je ressentais si l’atmosphère était tendue ou non.

Je voulais pouvoir lui raconter une bonne nouvelle sans préparer dans ma tête la manière dont j'allais la lui annoncer.

Je voulais faire une erreur sans avoir peur de la phrase qui allait suivre.

D’ailleurs par peur de mal faire je préfère ne rien faire.

Je voulais qu'elle me regarde...

et que, pour une fois, je n'aie rien à prouver.

En écrivant ces mots, un souvenir m'est revenu.

Je devais avoir cinq ou six ans.

J'étais en maternelle ou début primaire.

Pour la fête des Mères, la maîtresse nous avait demandé de préparer quelque chose pour nos mamans.

J'avais fait un dessin.

Je ne me souviens même plus exactement de ce que j'avais dessiné.

Mais je me souviens parfaitement de ce que j'avais écrit dessus :

« Maman, je t'aime. »

Avec mon écriture d’enfant.

J'étais tellement fière.

J'avais attendu toute la journée pour le lui donner.

Dans ma petite tête, j'imaginais déjà sa réaction.

Peut-être qu'elle allait sourire.

Peut-être qu'elle allait me prendre dans ses bras.

Peut-être même qu'elle allait accrocher mon dessin sur le frigo.

Je le lui ai tendu.

Elle l'a regardé.

Quelques secondes.

Puis elle l'a jeté à la poubelle.

Devant moi.

Je me souviens être restée là...

sans rien dire.

Je regardais mon dessin dans la poubelle.

Et je faisais tout ce que je pouvais pour retenir mes larmes.

Parce que même à cet âge-là...

j'avais déjà compris qu'il valait mieux ne pas trop montrer que j'avais mal.

Je crois que j'aurais voulu le récupérer.

Mais je ne l'ai pas fait.

Je suis partie.

C'est étrange.

J'avais presque oublié cette histoire.

Mais mon corps, lui...

ne l'avait peut-être jamais oubliée.

Aujourd'hui, lorsque j'y repense, ce n'est pas le dessin qui me fait pleurer.

C'est cette petite fille.

Elle n'avait pas demandé grand-chose.

Elle n'avait pas demandé un cadeau.

Elle n'avait pas demandé qu'on lui achète quelque chose.

Elle avait simplement écrit :

« Maman, je t'aime. »

Et elle attendait probablement qu'on lui réponde :

« Moi aussi. »

Peut-être que beaucoup de choses ont commencé là.

Cette habitude de donner énormément...

puis d'attendre.

D'espérer.

De pardonner.

De recommencer.

En espérant qu'un jour quelqu'un garderait enfin ce que je lui donnais au lieu de le jeter.

Et surtout...

je voulais qu'elle m'aime comme elle aimait mon frère.

Ça, j'ai honte de l'écrire.

Parce que j'aime mon frère.

Mais combien de fois l'ai-je regardé en me demandant :

« Pourquoi lui ? »

Il faisait une bêtise.

Elle le défendait.

Il avait un problème.

Elle lui trouvait une excuse.

Quelqu'un lui faisait une remarque.

Elle devenait immédiatement sa mère, son avocate, son bouclier.

Et moi, je regardais.

Je ne voulais pas qu'elle l'aime moins.

Je voulais juste...

qu'il m'en reste un peu.

Aujourd'hui, mon frère s'est beaucoup isolé.

Il se méfie énormément des autres.

Il fait encore beaucoup de bêtises.

Il peut avoir des idées qui me semblent parfois presque paranoïaques.

Et ma mère continue de le protéger.

Pendant longtemps, cela m'a mise en colère.

Aujourd'hui...

cela me rend surtout triste.

Parce que je me demande si, finalement, aucun de nous n'est vraiment sorti indemne de cette maison.

Puis il y a mon père.

Mon père...

j'ai passé des années à lui en vouloir.

Pourquoi tu n'as rien fait ?

Pourquoi tu ne m'as pas défendue ?

Pourquoi tu la laissais parler ?

Pourquoi, quand tout explosait à la maison, tu disparaissais dans ton silence ?

J'avais besoin que mon père se lève un jour et dise :

« Ça suffit. »

Il ne l'a pas fait.

Alors j'ai fini par me dire qu'il avait démissionné.

De son rôle.

De nous.

Aujourd'hui, je peux comprendre qu'il cherchait peut-être, lui aussi, à se protéger.

Mais l'enfant que j'étais...

elle ne voyait pas un homme qui se protégeait.

Elle voyait son père partir et la laisser seule au milieu de la tempête.

Ma mère explosait.

Mon père fuyait.

Mon frère s'isolait.

Et moi ?

Moi, je restais là.

À essayer de réparer tout le monde.

Et surtout...

à essayer de convaincre ma mère de m'aimer.

Puis j'ai compris quelque chose d'autre.

Quelque chose qui m'a fait encore plus mal.

La cigarette.

Pendant longtemps, j'ai cru que je fumais simplement parce que j'étais devenue dépendante.

Une mauvaise habitude.

Du stress.

Rien de plus.

Mais pourquoi avais-je autant besoin de cette cigarette précisément après une dispute avec ma mère ?

Pourquoi, après certaines paroles, avais-je cette envie presque immédiate de sortir, de m'isoler et de fumer ?

Alors j'ai commencé à observer.

Quand j'étais en colère...

je fumais.

Quand je me sentais rejetée...

je fumais.

Quand j'avais envie de pleurer mais que je retenais mes larmes...

je fumais.

Quand la maison devenait trop lourde...

je fumais.

Et soudain...

j'ai compris.

Je ne fumais pas seulement une cigarette.

J'essayais de faire taire quelque chose.

Pendant quelques minutes, elle me donnait une raison de sortir.

De respirer.

D'être seule.

De ne plus répondre.

De calmer cette boule dans ma poitrine que je ne savais même pas nommer.

La cigarette n'avait jamais réglé un seul de mes problèmes.

Mais pendant quelques minutes...

elle m'empêchait de les ressentir aussi fort.

Et quand j'ai compris ça, j'ai pleuré.

Parce que derrière certaines de mes mauvaises habitudes...

je découvrais encore cette même petite fille.

Une enfant qui n'avait jamais appris quoi faire de sa tristesse.

Alors elle avait grandi.

Et elle avait trouvé ses propres moyens de l'anesthésier.

La cigarette.

Certaines relations.

Le besoin d'être rassurée.

Le besoin d'être choisie.

Toujours quelque chose...

ou quelqu'un...

pour remplir ce vide.

Et il y avait autre chose que je n'avais jamais compris chez moi.

Les hommes qui me traitaient bien finissaient souvent par m'étouffer.

Un homme attentionné.

Disponible.

Qui prenait de mes nouvelles.

Qui me rassurait sans que j'aie besoin de le réclamer.

Au début, j'étais heureuse.

Puis très vite...

quelque chose en moi se refermait.

Je trouvais qu'il en faisait trop.

Qu'il était trop présent.

Trop gentil.

Trop attaché.

Je cherchais des défauts.

Je prenais mes distances.

Parfois...

je finissais même par fuir.

À l'inverse, lorsqu'un homme devenait distant...

froid...

imprévisible...

quelque chose s'activait en moi.

S'il répondait moins, je pensais davantage à lui.

S'il s'éloignait, j'avais envie de me rapprocher.

S'il me donnait un peu d'amour puis me le retirait...

je voulais comprendre ce que j'avais fait.

Et surtout...

je voulais récupérer ce que j'avais perdu.

En l'écrivant aujourd'hui, ça me fait mal.

Parce que je me rends compte à quel point cela ressemble à mon enfance.

Avec ma mère aussi...

l'amour était quelque chose que j'attendais.

Que j'espérais.

Que j'essayais de mériter.

Alors peut-être que lorsque quelqu'un m'aimait simplement...

sans me demander de me battre pour cet amour...

je ne savais pas quoi en faire.

Ça ne ressemblait pas à ce que je connaissais.

Je prenais la paix pour de l'ennui.

La disponibilité pour de l'étouffement.

Et l'incertitude...

pour de l'amour.

Comme si, quelque part au fond de moi, une croyance s'était installée :

« Si je n'ai pas besoin de souffrir pour obtenir son amour... alors ce n'est peut-être pas vraiment de l'amour. »

Cette phrase m'a fait peur.

Parce que personne ne m'avait consciemment appris à aimer comme ça.

Je l'avais appris en vivant.

La petite fille qui avait tendu un dessin à sa mère en espérant recevoir de l'amour...

était devenue une femme capable de tendre son cœur à des personnes qui lui faisaient du mal.

Et peut-être que le plus triste n'était même pas d'avoir rencontré des personnes qui me faisaient souffrir.

C'était que, lorsqu'une personne ne me faisait pas souffrir...

je ne savais plus reconnaître l'amour.

Alors forcément...

j'ai pensé à Lynda.

Puis à Yacine.

Et j'ai eu mal.

Parce que je me suis demandé combien de personnes j'avais laissées entrer dans ma vie simplement parce qu'elles calmaient, pendant quelques instants, quelque chose que je portais depuis l'enfance.

J'ai longtemps cru que mon plus grand manque était de ne pas avoir été suffisamment aimée par ma mère.

Mais peut-être que ma plus grande blessure...

c'était d'avoir appris si jeune à m'abandonner moi-même pour essayer de mériter cet amour.

Alors j'ai reproduit ce que je savais faire.

Avec mes amies.

Avec les hommes.

Avec Yacine, peut-être.

Chaque fois que quelqu'un s'éloignait...

je courais.

Chaque fois que quelqu'un était contrarié...

je réparais.

Chaque fois que je sentais que je pouvais perdre quelqu'un...

je m'oubliais.

Comme si la petite fille en moi criait encore :

« Fais quelque chose... sinon on ne t'aimera plus. »

Et pour la première fois, je ne me suis pas seulement demandé :

« Est-ce que Yacine m'aime ? »

Je me suis posé une question beaucoup plus difficile :

« Qu'est-ce qui fait que, moi, je me sens aimée ? »

J'ai pleuré ce soir-là.

Pas de colère.

J'ai pleuré pour cette petite fille.

Celle qui attend encore quelque chose.

Une phrase.

Un geste.

Peut-être simplement entendre :

« Ma fille, je suis fière de toi. »

Et puis j'ai compris quelque chose de douloureux.

Cette phrase...

je ne l'entendrai peut-être jamais.

Ma mère changera peut-être.

Ou peut-être pas.

Elle comprendra peut-être un jour.

Ou peut-être jamais.

Et si j'attends ce jour pour commencer à vivre...

je peux attendre toute ma vie.

Alors, pour la première fois, je me suis posé une question différente.

Pas :

« Comment faire pour que ma mère m'aime ? »

Mais :

« Combien de temps vais-je encore abandonner Safia pour essayer d'être aimée par les autres ? »

Je n'avais pas besoin d'y réfléchir.

La réponse était déjà là.

Assez longtemps.

Alors aujourd'hui...

je ne choisis pas de quitter ma mère.

Je ne choisis pas de détester mon père.

Je n'abandonne pas mon frère.

Je décide simplement de ne plus m'abandonner avec eux.

Je vais apprendre à accepter ma mère sans mendier son amour.

À respecter mon père sans attendre qu'il répare mon passé.

À accompagner mon frère sans porter sa vie sur mes épaules.

Je vais aussi devoir apprendre à ne plus étouffer ma douleur derrière une cigarette chaque fois qu'elle devient trop lourde.

À l'écouter.

À comprendre d'où elle vient.

Et à la confier à Allah plutôt que de chercher constamment quelque chose ou quelqu'un pour l'anesthésier.

Je viens de comprendre ce qu’est la coupure émotionnelle. 

Accepter les choses comme elles sont, et ne plus chercher à attendre en retour.

Et peut-être qu'un jour...

la petite fille en moi cessera enfin d'attendre devant une porte qui ne s'ouvre pas.

Parce qu'elle comprendra qu'elle n'a plus besoin d'attendre que quelqu'un vienne la chercher.

Aujourd'hui...

c'est moi qui prends ma vie en main

Et cette fois...

je ne me sentais plus toute seule car il y a Lui.

— Safia


Pour lire les précédentes lettres c'est ici


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