Lettre de Safia #30 - Je me retrouve face à moi-même
Salam alaykoum ,
Depuis ma dernière lettre, il se passe quelque chose d'étrange.
Je pensais que comprendre allait me libérer. Qu'une fois que j'aurais compris pourquoi je courais après les gens, pourquoi certaines paroles me détruisaient, pourquoi j'avais autant besoin d'être rassurée...
tout deviendrait plus simple.
Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.
J'ai compris et maintenant, je dois désapprendre.
Parce qu'il y a une différence immense entre savoir qu'une chose nous fait du mal...
et réussir à ne plus la reproduire.
Ces derniers jours, j'ai essayé de m'observer.
D'observer Safia.
Pas de la juger.
Juste de l'observer.
Et j'ai remarqué quelque chose.
Un message plus froid, une réponse plus courte, un silence un peu plus long.
Et immédiatement :
« Qu'est-ce que j'ai fait ? »
Est-ce que j'ai dit ou fait quelque chose de mal ?...
Avant même d'imaginer que cela n'a peut-être rien à voir avec moi...
je me rends responsable.
Alors, pour la première fois, j'ai essayé autre chose.
Je n'ai rien fait.
Pas de deuxième message.
Pas de :
« T'es sûre que ça va ? »
« J'ai fait quelque chose ? »
Je n'ai pas essayé de réparer quelque chose dont je ne savais même pas si c'était cassé.
Je suis restée là avec mon inconfort...
Et ...
c'était beaucoup plus difficile que je ne l'imaginais.
J'avais presque l'impression d'être méchante.
Comme si ne pas courir derrière quelqu'un signifiait ne pas l'aimer.
Comme si poser une limite signifiait abandonner.
Et c'est là que j'ai compris :
je savais prendre soin des autres, mais je ne savais pas prendre soin de moi sans culpabiliser.
Écouter, rassurer, pardonner, comprendre, attendre...
Pour les autres, je savais faire.
Mais lorsqu'il s'agissait de moi...
je ne savais même pas par où commencer.
Pendant longtemps, ma valeur venait peut-être de là.
Être celle dont on a besoin.
Celle qui comprend.
Celle qui pardonne.
Celle qui reste.
Je pensais que c'était ma personnalité.
Aujourd'hui, je me demande si ce n'était pas aussi une façon de m'assurer qu'on ne m'abandonnerait pas.
Parce que si quelqu'un a besoin de moi...
peut-être qu'il restera ?
Et forcément, j'ai pensé à Yacine.
Combien de fois ai-je essayé de comprendre ses silences ?
Combien de fois ai-je cherché des explications à quelque chose qui me faisait simplement souffrir ?
Et surtout...
combien de fois ai-je appelé « patience » ce qui était en réalité de l'abandon de moi-même ?
Je pensais être forte parce que je supportais beaucoup.
Mais supporter n'est pas toujours être forte.
Parfois, la force, c'est partir et dire stop.
J'ai toujours cru que si j'expliquais suffisamment bien ma douleur, les gens finiraient par changer.
Puis une pensée m'est venue :
« Et si certaines personnes avaient parfaitement compris ? »
Et si elles savaient mais continuaient parce qu'elles savaient aussi que je resterais ?
Cette pensée m'a fait mal.
Mais elle m'a aussi libérée de quelque chose.
Je n'avais plus besoin de convaincre quelqu'un que ma douleur était légitime.
Parce qu'au fond, ...
j'ai passé une grande partie de ma vie à empêcher les gens de partir.
Je pardonnais, je minimisais...
Alors qu'en réalité, j'ai parfois simplement demandé le minimum aux mauvaises personnes.
C'est parfois demander à quelqu'un quelque chose qu'il ne veut pas donner.
Alors maintenant, j'essaie de regarder ce qui est réellement là, les actes et la constance.
Et puis il y a eu quelque chose d'encore plus difficile.
Le vide.
Parce que lorsqu’on arrête de courir après les autres...
il y a du silence.
Lorsqu’on arrête de sauver tout le monde...
on se retrouve face à soi-même.
Et là, une autre question arrive :
Qui suis-je lorsque je ne suis pas en train d'essayer d'être aimée ?
Qui est réellement safia ?
Alors j'apprends doucement.
À dire non sans inventer d'excuse.
À comprendre qu'une limite n'est pas une punition.
Une limite, c'est simplement pouvoir dire :
« Je vois ce que cette situation me fait, alors je décide de ce que moi je vais faire pour me protéger. »
L'autre peut comprendre ou pas j’avance quoi qu’il arrive .
Je crois que c'est ça, finalement, la coupure émotionnelle.
Ce n'est pas devenir froide.
Ce n'est pas arrêter d'aimer.
C'est arrêter de remettre les clés de mon état intérieur entre les mains des autres.
Alors je ne veux plus seulement demander :
« Pourquoi cette personne ne me choisit pas ? »
Mais :
« Pourquoi est-ce que moi, je continue de choisir quelqu'un qui ne me choisit pas ? »
Je ne sais pas encore faire tout ça parfaitement.
J'ai encore envie de courir parfois.
Mais maintenant, je me demander toujours pourquoi.
« Safia, tu fais ça par amour... ou par peur d'être abandonnée ? »
Pendant longtemps, j'ai cru que guérir signifiait devenir quelqu'un d'autre.
Mais je dois déconstruire pour me reconstruire.
Désapprendre ce que la douleur m'a appris.
Retirer ce que j'ai construit pour survivre...
et découvrir qui je suis lorsque je n'essaye plus de mériter l'amour.
Je ne sais pas encore exactement qui est cette Safia-là.
Mais j'ai envie de la rencontrer.
Et surtout, je sais que je ne suis pas seule.
Parce que lorsque les gens partent et que les portes se ferment...
il reste Celui qui n'est jamais parti.
Allah connaissait chacune de mes blessures avant même que je sache leur donner un nom.
Alors peut-être qu'au lieu de courir derrière ceux qui s'éloignent...
je dois maintenant apprendre à me rapprocher de Celui qui a toujours été là.
Marcher vers moi.
Et surtout...
vers lui, Allah.
Et puis, je me suis remise à faire mes prières assidûment, à retrouver mes rendez-vous avec Allah que j’avais trop
souvent laissés passer.
Et ça me fait un bien fou. Comme si, au milieu de tout ce bruit dans ma tête, je retrouvais enfin un endroit où
déposer ce que je n’arrivais plus à porter seule.
Petit à petit, je retrouve une paix que j’avais cherchée tellement longtemps ailleurs
Et toutes ces prises de conscience ont fini par faire naître une question que j'avais toujours évitée.
Si j'avais parfois choisi les autres depuis mes blessures plutôt que depuis ce qui était réellement bon pour moi...
qu'en était-il de l'homme que j'avais choisi pour devenir mon mari ?
Pour la première fois, je n'ai plus regardé Yacine avec les yeux de celle qui avait peur de le perdre.
Je me suis demandé :
« Est-ce qu'il est réellement bon pour moi ? »
Et la réponse qui commençait à se dessiner...
m'a fait peur.
— Safia
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